L’évolution de l’enseignement à distance et les enjeux d’équité numérique et d’inclusion

Publié le mercredi 12 août 2020

Nathalie Bélanger, Megan Cotnam-Kappel, Phyllis Dalley

Nous vivons une époque exceptionnelle. Les effets de la pandémie de COVID-19 sont présents dans presque tous les aspects de notre vie, et les bouleversements qui en découlent sont à prévoir pour des mois, voire des années à venir. Avec la fermeture des écoles et les mesures de distanciation sociale se pose une série de défis uniques pour le secteur de l’éducation. Il y a plus de 20 ans, la Faculté d'éducation a commencé à développer ses compétences en enseignement à distance afin de rejoindre les communautés scolaires francophones en Ontario et dans tout le Canada. L’expertise développée au cours de cette période soutient aujourd’hui non seulement les professeurs de la Faculté, mais aussi le reste de l’Université. Grâce à sa mission bilingue et à son expérience de l’enseignement à distance, la Faculté est particulièrement bien placée pour jouer un rôle de premier plan dans ce virage virtuel soudain de l’enseignement supérieur. Deux décennies et une pandémie plus tard, l’urgence d’établir de meilleures pratiques en matière de pédagogie numérique et les questions cruciales d’équité et d’inclusion qui en découlent sont omniprésentes. Dans cette entrevue, trois membres du corps professoral de la Faculté d’éducation, Nathalie Bélanger, Phyllis Dalley et Megan Cotnam-Kappel, nous livrent leurs réflexions et observations sur l’évolution de l’enseignement à distance et les possibilités qui s’offrent à nous pour la période post-pandémie.

 

Q : La percée de la Faculté dans l’enseignement à distance, il y a plus de 20 ans, a vraiment préparé les membres du corps professoral à transformer leurs cours en personne en enseignement à distance assez rapidement. Parlez-nous de cette histoire de l’enseignement en ligne, de ses principaux obstacles et de ses succès notables.

Nathalie Bélanger : Quand je suis arrivée à la Faculté d’éducation en 2005, j’ai tout de suite fait l’expérience de cours offerts à distance via Adobe Connect ou par téléphone, qui ont débuté bien avant mon arrivée, soit dès les années 1990. Au groupe d’étudiantes et d’étudiants à la maîtrise réunis sur place sur le campus à Ottawa s’ajoutaient ceux et celles de partout en Ontario. Ces derniers devaient se rendre, les premières années, dans des locaux équipés à Windsor ou à Toronto, alors qu’aujourd’hui, ils et elles peuvent se brancher de leur domicile. Le corps professoral était appuyé par des techniciens souvent très dévoués qui savaient résoudre rapidement tout problème technique. Car oui, des problèmes techniques, il y en avait et il y en a toujours, même si la structure ou la plateforme se fait de plus en plus discrète pour favoriser la fluidité des échanges au profit de l’enseignement et de l’apprentissage. Le but était – et est toujours – de rejoindre les étudiantes et étudiants souhaitant poursuivre leurs études universitaires en français et de permettre ainsi à la minorité linguistique de l’Ontario de se doter des ressources nécessaires à son épanouissement. 

Par la suite, des membres du corps professoral des cours de premier cycle, à la formation à l’enseignement, ont emboîté le pas et ont offert des cours à distance grâce à nos antennes de Windsor et de Toronto, allant même jusqu’à réserver à une cohorte de notre programme de Formation à l’enseignement une offre de formation entièrement à distance.

On peut dire que la prestation des cours a beaucoup changé au fil du temps : des cours sur place ou en présentiel aux cours par téléphone ou en conférence audio ou vidéo, à ceux en ligne ou Web et aux cours hybrides et multimédias, les apprentissages sont nombreux tant pour le corps professoral que pour la communauté étudiante. Mais tous et toutes ne sont pas égaux face à la tâche et n’ont pas les mêmes ressources. Par ailleurs, un juste équilibre doit être trouvé pour ne pas que toute l’énergie soit tournée vers la seule recherche d’efficacité technique ou de résolution de problème, ce qui aurait le fâcheux résultat de placer en second le contenu à enseigner.

Personnellement, lors de la transition vers les cours en ligne, j’ai d’abord dû apprendre à utiliser Blackboard Vista, ensuite Blackboard Learn, et plus récemment, le campus virtuel propulsé par Brightspace. Ces changements de plateforme entraînent leur lot de difficultés ou de défis, bien qu’ils améliorent aussi parfois certains aspects précis. Lors de mon mandat en tant que directrice aux études supérieures, j’ai eu l’occasion, avec un comité de travail, d’établir dès 2016 des lignes directrices publiées dans la cyberstratégie dont s’est dotée notre faculté et qui a ensuite été adoptée par le Conseil de programme. C’est que l’enseignement à distance prenait encore plus d’ampleur dans notre faculté, des collègues anglophones y découvrant aussi des avantages. Quant aux cours en français, la population étudiante provient toujours de toutes les régions de l’Ontario, mais aussi d’ailleurs au Canada et dans le monde.

 

Q : Quels conseils donneriez-vous à des collègues ou à des enseignants qui découvrent maintenant l’enseignement en ligne ou à distance en raison de la pandémie?

Phyllis Dalley : Arrivée de la Faculté Saint-Jean de l’Université de l’Alberta en 2005, j’avais déjà une expérience en enseignement aux études supérieures par vidéoconférence. Cela m’a bien préparée pour l’enseignement des cours du secteur francophone des études supérieures à la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa, qui se donnaient déjà par audio en ligne. C’est lorsque j’ai accepté de faire partie d’une étude pilote sur l’utilisation de Blackboard que j’ai commencé à faire un enseignement hybride au premier cycle. J’ai rapidement appris que le corps étudiant du premier cycle nécessite davantage d’appui et de directives précises pour participer à des discussions en ligne. Voici mes conseils :

  • Il existe plusieurs modèles d’enseignement à distance ou en ligne. Prenez le temps de décider lequel correspond le mieux à votre mode de fonctionnement ou à votre approche pédagogique.
  • Tout comme l’enseignement en présentiel au premier cycle se distingue de l’enseignement en présentiel aux études supérieures, l’enseignement en ligne ou à distance au premier cycle se démarque de l’enseignement en ligne ou à distance aux cycles supérieurs. Au premier cycle, le corps étudiant a besoin de plus de soutien et de directives explicites pour l’apprentissage en ligne ou à distance que c’en est le cas pour les études supérieures, où on peut plus facilement fonctionner en mode séminaire.
  • Plus votre mode de fonctionnement, vos attentes et les responsabilités du corps étudiant seront précis, plus il sera facile de gérer le cours.
  • Il est impossible de faire tous les apprentissages nécessaires à la bonne gestion d’un cours en ligne ou à distance avant d’en avoir fait l’expérience. Même lorsque vous en avez l’expérience pour un premier cours, vous aurez à faire de nouveaux apprentissages lors de l’enseignement d’un nouveau cours. Tout comme en face à face, la théorie et la pratique ne font pas toujours qu’un.
  • Lorsque vous suivez des formations au sujet de l’enseignement en ligne ou à distance, choisissez une chose qui vous interpelle et que vous pourriez mettre en application immédiatement. Ne pensez pas que vous allez maîtriser l’ensemble des fonctionnalités d’une plateforme en un trimestre, et encore moins avant le mois de septembre.
  • Il est préférable d’avoir une organisation virtuelle de votre cours simple avec un nombre limité d’outils qu’une organisation de cours complexe avec un trop grand nombre d’outils. Tout comme vous, vos étudiants et étudiantes seront en apprentissage d’un tout nouveau mode de fonctionnement universitaire.
  • Ne tenez pas pour acquis que les « jeunes » auront plus de facilité à s’approprier le fonctionnement d’un cours en ligne que les « non-natifs » du numérique. L’apprentissage formel en ligne, ce n’est pas la même chose que communiquer avec ses proches dans les médias sociaux ou fureter sur le Web pour ses besoins personnels.
  • Si vous utilisez une pédagogie active, prévoyez davantage de temps pour la réalisation des tâches en ligne ou à distance qu’en face à face.
  • Si, dans le passé, vos étudiantes et étudiants n’étaient pas des lecteurs autonomes de textes universitaires, ils ne le seront pas plus en ligne. Il faut prévoir de l’accompagnement.
  • Soyez présents auprès de vos étudiantes et étudiants. La relation que vous bâtissez avec eux en ligne ou à distance est tout aussi importante à leur apprentissage, peut-être même davantage qu’en face à face.
  • Lors de la conception de votre cours, pensez à la cohérence que vous voulez lui donner. Voulez-vous organiser l’enseignement et l’apprentissage en unités distinctes? Comment allez-vous présenter chaque unité? Comment allez-vous assurer la transition d’une unité à l’autre? Vous voulez plutôt organiser l’enseignement et l’apprentissage de manière séquentielle? Comment allez-vous rendre cette séquence explicite ?
  • Prévoyez des temps de rencontre synchrone dans votre planification. Ces temps sont importants pour expliquer votre fonctionnement et l’organisation de l’espace virtuel de la classe (où trouver le plan de cours, les lectures ou le matériel pédagogique, ce qui se trouve sous chacun des onglets que vous aurez créés, où déposer les travaux, où trouver son équipe de discussion ou de travail s’il y a lieu), pour expliquer les travaux, et pour rectifier le tir si nécessaire et revenir sur les apprentissages essentiels du cours. Un temps synchrone ne signifie pas nécessairement une rencontre avec l’ensemble du groupe classe. Vous pouvez diviser ce temps en rencontres avec des petits groupes (de discussion ou de travail, par exemple).
  • Vous serez meilleurs la deuxième fois que vous donnerez le cours en ligne ou à distance. La troisième fois, vous serez des as!
  • Soyez fidèles à vous-mêmes : si vous croyez que l’interaction sociale est nécessaire à l’apprentissage, trouvez un moyen d’assurer une telle interaction dans votre enseignement en ligne ou à distance. Apprenez à former, à utiliser à bon escient et à gérer des groupes de discussion, par exemple, avant d’apprendre comment utiliser le centre des notes ou toute autre fonctionnalité de la plateforme d’apprentissage.
  • Reconnaissez que la transition vers l’enseignement en ligne ou à distance est un changement important avec son lot de risques. Soyez compatissants, respectueux et empathiques envers vous-mêmes. Vous n’êtes pas obligés de sauter à pieds joints dans le changement. Vous pouvez choisir d’y aller à un pas à la fois et ajouter de nouvelles fonctionnalités à votre cours pendant le trimestre ou dans un nouveau cours au prochain trimestre. Si ce changement vous enchante, allez-y, n’ayez pas peur de l’erreur, cela vous rappellera la première fois que vous avez pris en charge une classe en face à face.

 

Q : Concernant l’inclusion et l’équité dans l’éducation, que suggère votre recherche sur la situation actuelle et l’avenir possible de l’enseignement à distance?

Megan Cotnam-Kappel : L’enseignement en ligne ou à distance peut représenter un mécanisme d’inclusion important pour les communautés minoritaires et minorisées, mais la pandémie a mis en lumière différents enjeux liés à l’équité numérique que nous ne pouvons ignorer. Je mène une nouvelle recherche financée par le CRSH sur l’équité numérique en Ontario en ce moment, et notre équipe explore trois types d’inégalités numériques en Ontario. Premièrement, les inégalités quant à l’accès aux outils ou à la connexion Internet fiable nécessaire pour apprendre en ligne. Deuxièmement, les inégalités quant aux occasions de développer ses compétences en littératie numérique, soit l’éventail de compétences nécessaires pour naviguer, créer et participer en ligne. Troisièmement, les inégalités quant au pouvoir, puisque les espaces numériques peuvent recréer des structures sociales qui limitent la participation ou font taire les voix de certains groupes. Tous n’ont ainsi pas les mêmes chances de développer leur identité numérique ou leur agentivité pour participer pleinement à titre de citoyen numérique. Les résultats préliminaires de cette recherche confirment ce que j’ai vu dans d’autres projets : à cela s’ajoutent des défis particuliers pour la communauté de langue française en milieu minoritaire, en raison notamment d’un manque de ressources en français adaptées aux besoins de cette communauté et du fait que les jeunes éprouvent de la difficulté à trouver des espaces et communautés où ils peuvent et veulent participer en français (c.f. Cotnam-Kappel et Woods, 2020). Cela dit, le personnel enseignant et les professeures et professeurs partout en province relèvent le défi que la situation présente leur impose avec brio. J’ose croire que nous pouvons mettre à profit les apprentissages de tous durant ce moment historique pour repenser l’enseignement et la participation en ligne afin de réduire les inégalités numériques entre groupes majoritaires et minoritaires et faire rayonner la francophonie dans divers espaces d’enseignement et d’apprentissage en ligne.

 

Q : Quelle est une des choses que vous espérez voir dans l’enseignement à distance post-pandémique?

Nathalie Bélanger : Grâce aux technologies qui appuient l’enseignement et l’apprentissage, je souhaite qu’après la pandémie, nous retrouvions ces occasions magiques de rencontres en face à face sur le campus et avec nos étudiantes et étudiants!

Megan Cotnam-Kappel : J’aimerais qu’on priorise les relations humaines plutôt que les outils numériques. La pandémie a éclairé des problèmes d’inégalités numériques complexes et je crois qu’une approche centrée sur la voix et les besoins des apprenants, plutôt qu’une approche technocentriste, est à privilégier pour créer des conditions plus favorables pour tous. J’invite ainsi le personnel enseignant à découvrir et à expérimenter les possibilités pour créer une relation pédagogique et un climat numérique inclusif qui tient compte des besoins différents des apprenantes et apprenants (par exemple linguistiques et technologiques).

Phyllis Dalley : Comme Nathalie, je souhaite de tout cœur revoir mes étudiants et étudiantes en face à face. Je ne sais pas encore comment je vais aborder des questions sensibles, telles que le racisme anti-Noirs, la glottophobie, le sexisme et la marginalisation des minorités sexuelles, du personnel enseignant d’origine immigrante et des personnes en situation de handicap. À la Faculté d’éducation, nous formons des personnes qui se dirigent vers une profession du cœur, et il est important que nous puissions les accompagner dans la prise de conscience de leurs biais inconscients et de leur positionnement sur l’échiquier des relations de pouvoir au sein de la Francophonie. Je n’ai pas encore appris comment assurer un tel niveau de réflexivité en ligne, où il est plus facile d’ignorer les questions qui dérangent et d’éviter le dialogue. Je ne sais pas non plus comment je vais m’assurer que les personnes qui se sentent personnellement interpellées par les questions soulevées en classe ont accès aux services d’appui de l’Université ou de la communauté plus large. Je ne verrai pas la larme couler sur une joue, un corps chercher à fondre sous la table, des bras croisés devant un corps crispé.

Ainsi, comme Megan, je crois important de passer rapidement d’une prise sur l’outillage et la technique dans les formations reçues à l’Université à la mise en valeur de la connectivité et de la relation pédagogique comme fondements de l’enseignement et de l’apprentissage universitaires. En effet, il serait dangereux d’accepter la narration dominante qui construit les géants de l’Internet comme grands penseurs de l’éducation en ligne. Accepter une telle narration serait accepter qu’éduquer se résume à la transmission de savoirs qui se trouvent au bout d’un clic de souris.

Finalement, il est important de saisir l’occasion créée par la centration soudaine sur l’enseignement pour discuter plus à fond de ce que signifie enseigner à l’université, de la complexité de cette tâche en contexte minoritaire comme majoritaire, et en situation de diversité linguistique et culturelle. Les pédagogies sont porteuses de valeurs, d’idéologies. Quelles valeurs et idéologies doivent guider notre enseignement en milieu universitaire, tant en salle de classe qu’en ligne ou à distance?

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